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MASSACRE DES INNOCENTS

Par Nicolas POUSSIN

Le Massacre des Innocents est un tableau peint à Rome par Nicolas Poussin et conservé au musée Condé à Chantilly en France. Probablement commandé par le collectionneur romain Vincenzo Giustiniani, il évoque un épisode du Nouveau Testament destiné à rappeler le destin tragique d’enfants de la famille Giustiniani pris en otage par l’Empire ottoman en 1564. Le tableau est conservé dans le palais Giustiniani jusqu’en 1804puis après être passé entre plusieurs mains, il est acquis par le duc d’Aumale en 1854.

Le massacre des Innocents de Nicolas POUSSIN (Musée Condé-château de Chantilly)

Les raisons de la commande d’un tableau sur ce thème sont liées au destin de la famille Giustiniani. Celle-ci a longtemps résidé sur l’île de Chios dans la mer Égée dont elle contrôlait le commerce. Le 14 avril 1566, l’île est envahie par l’armée ottomane et un groupe d’une vingtaine d’adolescents, dont plusieurs enfants de la famille Giustiniani, est pris en otage et envoyé à Constantinople. On tente alors de les convertir de force à l’Islam mais la plupart refusent et sont alors torturés puis tués. Cet événement, alors dénommé le « massacre des Innocents Giustiniani », connaît un grand écho en Occident

Référence évangélique du massacre des Innocents

La scène est rapportée par Matthieu à la suite de celles de la visite des Mages (Mt 2,1-12) et de la fuite en Égypte (Mt 2, 13-15) : Les Mages venus du Levant se présentent à Jérusalem en demandant où est le roi des Juifs qui vient de naître, ayant vu son étoile au Levant, afin de se prosterner devant lui, ce qui trouble Hérode premier. Après l’avoir localisé et s’être prosternés grâce à l’étoile qui vint se placer au-dessus de l’endroit où était né l’enfant, les Mages, avertis en songe de ne pas retourner vers Hérode, prennent un autre chemin pour s’en retourner chez eux.

Joseph voit ensuite l’Ange du Seigneur en songe, celui-ci lui conseille de fuir avec l’enfant et sa mère en Égypte, car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr.

L’Évangile selon Matthieu, chap. 2, verset 16-18.

16 Alors Hérode, voyant que les mages s’étaient moqués de lui, entra dans une violente fureur. Il envoya tuer tous les enfants jusqu’à l’âge de deux ans à Bethléem et dans toute la région, d’après la date qu’il s’était fait préciser par les mages.

17 Alors fut accomplie la parole prononcée par le prophète Jérémie :

18 Un cri s’élève dans Rama, pleurs et longue plainte : c’est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée, car ils ne sont plus.

Brève biographie de Nicolas POUSSIN

1594 : Naissance près des Andelys (Normandie, France)

• 1624 : Arrivée à Rome, 1ère commande importante pour Saint-Pierre. Le peintre trouve surtout son inspiration dans des sujets poétiques.

• 1630-1640 : 1ère période romaine. À la suite d’une maladie suivie d’un mariage, il abandonne les grandes compositions des commandes publiques et se concentre sur des toiles plus petites, réfléchies et réservées à son cercle de collectionneurs.

1640-1642 : Séjour à Paris sous la pression de Louis XIII et Richelieu

• 1642 : Retour (définitif) à Rome

Victime d’intrigues de peintres jaloux, dont Le Mercier architecte du roi et un autre peintre Simon Vouet, Nicolas POUSSIN s’installe modestement au Mont Pincio. Il ne quittera plus la Ville éternelle. La période qui suit est la plus féconde de sa carrière. Il préfère désormais, dans les thèmes religieux, les sujets fondamentaux des Evangiles et exploite les variations autour de la victoire de la volonté sur les passions des historiens stoïciens.

• 1642-1650 : Véritable période classique de Poussin, qui recherche désormais la concentration des effets : (Eliézer et Rebecca…)

• 1650-1665 : Le paysage prend une place prépondérante dans ses dernières oeuvres, où la nature revêt un caractère nouveau : elle n’est plus ordonnée et soumise aux lois de la raison mais sauvage, envahissant le tableau où l’homme occupe une place de plus en plus négligeable.

• 1665 : Décès à Rome, il y est enterré dans la basilique San Lorenzo in Lucina à Rome Dès sa mort, plusieurs écrivains se mettent à rédiger sa biographie. Giovanni Pietro Bellori en 1672, Giovanni Battista Passeri 1685, Roger de Piles et Louis Henri de Loménie de Brienne. Poussin devient le modèle à suivre pour l’Académie royale de peinture et de sculpture entièrement réorganisée en 1665.

Description du Massacre des innocents de Nicolas Poussin

Pour ce tableau, Poussin s’est sans doute inspiré d’une œuvre sur le même thème de Guido Reni, actuellement conservée à la Pinacothèque nationale de Bologne. L’œuvre est faite pour être placée en hauteur, elle était à l’origine accrochée au-dessus d’une porte du palais du commanditaire. Le décor est celui d’un temple dont les chapiteaux corinthiens des colonnes cannelées s’alignent sur un plan architectural rigoureux, on distingue un obélisque surmonté d’une sphère sous un ciel parsemé de nuages, avec à l’horizon ce qui ressemble à une ville au bord de l’eau.

Un militaire, vêtu d’un manteau rouge, brandit une épée au-dessus d’un bébé qu’il écrase au sol à l’aide de son pied droit. Un filet de sang jaillit déjà du côté droit de l’enfant allongé sur son lange, qui hurle les yeux fermés.

Innocent, personnage central

Une femme, certainement la mère de l’enfant, en arrière du soldat est tombée à genoux. Vêtue d’une robe jaune, elle tente de retenir le soldat, sa main droite griffant son dos et sa main gauche tendue devant le visage du meurtrier. Sa bouche grande ouverte nous fait entendre un hurlement tétanisant, les yeux se perdent dans le ciel. Le soldat tire de sa main gauche les cheveux de la mère vers l’arrière, sa main droite munie d’un long glaive va s’abattre sur l’innocent

mère de l’innocent

En arrière-plan, sous la jambe droite du soldat, une femme, un bébé dans les bras, s’éloigne en regardant les acteurs principaux. À droite de la scène, également en contrebas une autre femme habillée de jaune s’échappe son bébé sur l’épaule. Enfin, une femme habillée en bleu, fuit le soldat. Le visage tourné vers le ciel, la bouche ouverte les yeux fermés, elle tient, sous un bras, un bébé qui semble mort.

femme en bleu fuyant

Analyse du tableau du massacre des innocents de Nicolas Poussin

La scène principale se tient sur un péristyle surélevé, éclairé par une lumière crue. L’enfant à la peau blanche, posé sur un linge blanc, est placé contre un mur très sombre. En oubliant tout le reste de la scène nous pensons à Jésus dans la crèche. Les contrastes importants mettent en valeur le bébé écrasé par la jambe droite du soldat et le bras tendu de sa mère. L’attention du spectateur ne peut se focaliser que sur l’assassinat du bébé placé sous un lumière vive au bord du tableau.

Nicolas Poussin donne ici une représentation universelle du massacre. Cette simplification confère une force importante à cette composition qui avait pour habitude d’être traitée par les artistes de manière très sophistiquée, mettant en scène des corps entremêlés au sein d’une action violente souvent pittoresque dans le détail.

La volonté de simplification de Poussin peut s’expliquer, outre le souci de condensation des expressions, par le contexte religieux de l’époque : les recommandations du concile de Trente (1545-1563) et de la contre-réforme. Il néglige le récit biblique pour créer une image inoubliable.

Le pire est en train de s’accomplir, ainsi qu’il pourrait s’agir d’une image extraite d’un film d’horreur antique. Poussin a pris le contrepied de toutes les représentations faites du massacre des innocents. Ici la scénographie fait de cet acte abjecte un spectacle emblématique et intemporel se concentrant sur un innocent.

Le bras de la mère du bébé est placé exactement au centre du tableau. Le bras de la mère et le bras du soldat forment une ellipse passant par le centre du tableau, les mouvements se neutralisent. Le bras droit du soldat est libre.

Le corps du soldat et celui de la mère du bébé sont placés sur la diagonale descendante coupant le centre du tableau (coin haut-droit à bas-gauche) cette diagonale est celle du mouvement.

La tête de l’innocent se trouve sur l’autre diagonale (haut-droit vers bas gauche) la tête de la femme habillée en bleu coupe la même diagonale qui est celle du massacre : l’avant et l’après.

Les visages sont expressifs, les mouvements sont pris sur le vif, il est facile au spectateur d’imaginer la suite des mouvements. Les corps sont enchevêtrés, le pied écrase le cou du bébé comme s’il s’agissait d’un animal sauvage. Le visage mal éclairé du soldat ne le rend pas reconnaissable, le soldat agit avec une brutalité aveugle et déterminée. La mère n’est qu’un hurlement. Le cri de cette femme monte vers le ciel ainsi que le fait l’obélisque placé derrière elle. Son bras exagérément allongé crée l’amorce d’une ellipse qui se referme avec le bras gauche du soldat. Le vêtement rouge du soldat s’oppose chromatiquement au bleu du ciel, la cape rouge ajoute une touche tragique par identification avec le sang qui va couler à flot. Le visage de la mère près du centre du tableau, dans l’ellipse, ressemble aux masques de la tragédie grecque, il figure de façon classique l’horreur, la douleur d’une mère perdant le fruit de ses entrailles.

La femme en bleu la tête renversée fuit sur fond d’azur, son enfant inerte (blanc) sous le bras gauche. Le bleu est un contrepoint chromatique au vêtement du soldat. Elle inspire la suite de la scène principale. Les bandelettes de la chevelure, jusque-là bien arrangée, sont défaites, ainsi se traduit dans le moindre détail ce drame d’une vie défaite. L’enfant tenu sous son bras gauche reflète le résultat de l’assassinat qui se déroule à gauche du tableau.

Les mères en fuite en contrebas forment des tableaux secondaires. Celle de gauche regarde la scène ou le spectateur. Ses yeux angoissés reflètent l’horreur qui nous saisit.

Le tableau correspond aux premières recherches de Nicolas Poussin (arrivé à Rome) qui atteignent dans cette œuvre une grande intensité dans le regroupement des figures, la distinction des plans, l’expression des émotions. Le peintre se cherche encore : les contrastes caravagesques ; à quoi il faut ajouter les forts contrastes d’échelle qui lui sont inhabituels. Poussin n’a pas fait de ce tableau un témoignage historique, Bethleem n’est une ville côtière, il est peu probable que les monuments représentés soient ceux du lieu où aurait été commis ce massacre. Cette architecture imposante et d’une grande rigueur a certainement un rôle métaphorique, symbole de la toute-puissance du pouvoir romain. Poussin en fait aussi une œuvre classique de son temps.

Conclusion

Cette œuvre exposée au château de Chantilly a été voulue classique dans sa réalisation mais s’est révélée originale par la façon dont le sujet a été traité.

« Probably the best human cry ever painted ». C’est en ces termes que le peintre britannique Francis Bacon loue l’œuvre de Nicolas Poussin. Masque de tragédie, masque tragique, masque bouleversant, masque unique dans l’œuvre du peintre du XVIIe siècle.

 Œuvre isolée et unique, facile à lire, le Massacre des Innocents établit Nicolas Poussin comme peintre talentueux. Daté très approximativement entre 1627-1628, ce classique de la grande peinture lyrique illustre l’exécution, décidée par le roi Hérode, de tous les enfants âgés de moins de deux ans de la région de Bethléem. Elle permit à son créateur d’obtenir plusieurs commandes importantes.

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