Genèse chapitre 24
CONTEXTE DU TABLEAU DE NICOLAS POUSSIN
Peint pour le banquier Jean Pointel en 1648, ce sujet biblique tiré de la Genèse se situe au moment où Abraham donna mission à son vieil intendant, Eliézer, d’aller choisir en Mésopotamie une femme pour son fils Isaac. Eliezer rencontra Rebecca qui tirait l’eau. La jeune fille porte la main à son cœur en guise de reconnaissance au moment où Eliézer lui tend des bijoux en faisant la demande en mariage au nom de son maître. Le tableau a été réalisé pour le banquier Jean Pointel, grand amateur et ami de Poussin, en 1648. Selon Félibien, le peintre aurait exécuté le tableau sous les yeux de son commanditaire, qui se trouvait à Rome de 1647 à 1649. Le succès de la composition, dès son arrivée à Paris, valut à Pointel plusieurs offres d’amateurs qui voulaient acquérir la toile.

EXTRAIT DE LA BIBLE
Genèse chapitre 24
« Le serviteur prit dix chameaux parmi les chameaux de son seigneur, et il partit, ayant à sa disposition tous les biens de son seigneur. Il se leva, et alla en Mésopotamie, à la ville de Nachor.
Il fit reposer les chameaux sur leurs genoux hors de la ville, près d’un puits, au temps du soir, au temps où sortent celles qui vont puiser de l’eau.
Et il dit : Éternel, Dieu de mon seigneur Abraham, fais-moi, je te prie, rencontrer aujourd’hui ce que je désire, et use de bonté envers mon seigneur Abraham !
Voici, je me tiens près de la source d’eau, et les filles des gens de la ville vont sortir pour puiser l’eau.
Que la jeune fille à laquelle je dirai : Penche ta cruche, je te prie, pour que je boive, et qui répondra : Bois, et je donnerai aussi à boire à tes chameaux, soit celle que tu as destinée à ton serviteur Isaac ! Et par là je connaîtrai que tu uses de bonté envers mon seigneur.
Il n’avait pas encore fini de parler que sortit, sa cruche sur l’épaule, Rebecca, née de Bethuel, fils de Milca, femme de Nachor, frère d’Abraham.
C’était une jeune fille très belle de figure ; elle était vierge, et aucun homme ne l’avait connue. Elle descendit à la source, remplit sa cruche, et remonta.
Le serviteur courut au-devant d’elle, et dit : Laisse-moi boire, je te prie, un peu d’eau de ta cruche.
Elle répondit : Bois, mon seigneur. Et elle s’empressa d’abaisser sa cruche sur sa main, et de lui donner à boire.
Quand elle eut achevé de lui donner à boire, elle dit : Je puiserai aussi pour tes chameaux, jusqu’à ce qu’ils aient assez bu.
[…]
Quand les chameaux eurent fini de boire, l’homme prit un anneau d’or, du poids d’un demi-sicle, et deux bracelets, du poids de dix sicles d’or.
Et il dit : De qui es-tu fille ? dis-le moi, je te prie. Y a-t-il dans la maison de ton père de la place pour passer la nuit ?
Elle répondit : Je suis fille de Bethuel, fils de Milca et de Nachor.
Elle lui dit encore : Il y a chez nous de la paille et du fourrage en abondance, et aussi de la place pour passer la nuit.
Alors l’homme s’inclina et se prosterna devant l’Éternel, en disant : Béni soit l’Éternel, le Dieu de mon seigneur Abraham, qui n’a pas renoncé à sa miséricorde et à sa fidélité envers mon seigneur ! »
Genèse, 24, 10-27, trad. de Louis Segond (1874-1880).
L’AUTEUR
Le nom de Nicolas Poussin (1594–1665) est associé au classicisme français et au règne de Louis XIII, bien que l’artiste ait passé la majeure partie de sa carrière à Rome.
Nicolas Poussin est né aux Andelys, dans la région normande, au sein d’une famille noble. Ses capacités pour le dessin sont vite identifiées et il semble avoir été formé aux côtés d’un peintre local. Sans en avertir sa famille, le jeune garçon se rend à Paris au début des années 1610, et trouve la protection d’un gentilhomme qui finance son apprentissage dans un atelier. À la fin de la décennie 1610, Poussin voyage en Italie, destination incontournable pour tout jeune amateur de peinture. Après un retour à Paris il finit par s’installer à Rome en 1624. Il trouve un climat favorable aux peintres français et travaille pour quantité de mécènes et d’amateurs qu’il fédère autour de lui. Poussin est un peintre de sujets historiques et religieux, dans lesquels il marie l’héritage antique et la tradition chrétienne. Lorsqu’il peint des sujets profanes, le peintre s’arrange pour apporter un double sens de lecture, moral. Très théâtral dans ses compositions de jeunesse, l’artiste assouplit sa touche et simplifie sa manière avec le temps. Il se tourne à la fin de sa vie vers le paysage, idéalisé. Continuant à travailler pour la cour du roi de France depuis l’Italie, le peintre voit sa santé décliner. Plusieurs de ses mécènes disparaissent. Nicolas Poussin meurt en 1665.
ANALYSE DU TABLEAU
La scène est quasi-thétrale par sa composition est ses lumières. Au premier plan sont mis en valeur, les deux personnages principaux. Rébecca habillée d’un bleu vif et Eliézer d’un jaune vif sont éclairés par une lumière artificielle venant de la gauche. Le reste est constitué de jeunes filles, mettant en valeur une grande variété de poses et d’expressions, qui prennent leur source dans l’étude des reliefs antiques. L’équilibre de la composition est aussi due au savant dosage des couleurs chaudes et froides, qui distinguent les personnages et qui les détachent d’un fond de paysage grandiose et calme animé par des architectures d’inspiration classique.
Il n’est donc pas question au départ d’un sujet précis, le commanditaire se gardant d’imposer des contraintes à Poussin. Ce dernier choisit l’épisode biblique de la rencontre d’Eliézer et Rébecca.
Arrivant près d’un puits avec ses dix chameaux, il rencontre, parmi les filles venant puiser l’eau, Rébecca, « très agréable à voir », qui lui donne à boire pour lui et pour ses chameaux. Eliézer y voyant un signe de Yahvé, offre à Rébecca un anneau d’or et deux bracelets.
Dans une approche typologique de la Bible, cette scène peut être interprétée comme préfigurant l’Annonciation à Marie. (vêtement bleu)
Poussin représente douze jeunes filles brossée telle des beautés antiques, autour des deux protagonistes, chacune ayant une attitude différente, dans un paysage orné d’architectures, en éliminant les chameaux.
Les visages de Rébecca et de ses douze compagnes, expriment de diverses façons les réactions provoquées par ce choix divin. Selon Guy de Compiègne, le thème de ce tableau est avant tout la fertilité. Poussin, exprime par la scène principale, et surtout le décor et du fond, cette fertilité notion récurrente dans son œuvre.
La fertilité est présente dans la partie gauche du tableau : Le puits, l’eau abondante, les cruches, l’architecture en arrière-plan habitée de multiples personnages et une tour aux douze fenêtres « dont les étages successifs rappellent la tradition méditerranéenne de construire un nouvel étage pour chaque génération »
A droite du tableau, du côté de Rebecca, séparé par un fossé on voit des bâtiments vides, des colonnes qui font écho aux trois femmes lascives du premier plan.
Ce groupe forme une frise s’étendant de part et d’autre du tableau, dominée par des courbes, ce qui contraste avec l’architecture et les différents plans perspectifs qui, par leurs lignes, viennent rappeler le format rectangulaire de l’œuvre.
La scène est théâtrale elle occupe les deux tiers inférieurs du tableau. Poussin présente cette scène de façon frontale, très accessible. De cette frise ne dépasse que la cruche de la jeune fille regardant le spectateur, mise également en avant par l’intersection des lignes des premiers tiers en haut du tableau. Eliézer est au centre de l’œuvre, sa main droite est à mi-hauteur, présentant à Rébecca un anneau. Chaque personnage tient une place calculée donnant un rythme à la l’espace. Les cruches rythmant l’espace de façon moins régulière.
La géométrie tient une grande place, les colonnes cylindriques ou bâtiments, puits, définissent un univers rationnel. Cette architecture fait apparaître deux sphères dont une au dessus des trois femmes de droite rayonne assure le triomphe de la raison.
Selon Milovan Stanic, il s’agirait de la conjonction de la Vertu (représentée par la base carrée) et de la Fortune (Fortuna en latin, déesse romaine qui distribue ses bienfaits au hasard), dont un des attributs principaux est le globe. Le puits, est un lieu de choix pour les noces mystiques, Rébecca, rencontre devant ce puits son destin, a d’ailleurs un prénom qui signifie « patience ».